LA GUERRE DES ENCYCLOPÉDIES

Bien que reconnu pour ses travaux savants, et intégré dans la communauté protestante suisse, l'éditeur d'Yverdon doit faire face aux calomnies et aux controverses de la part de ses ennemis et concurrents.

La concurrence de Charles-Joseph Panckoucke

Le principal concurrent de F.-B. De Felice se trouve être l'un des plus importants éditeurs français: Charles-Joseph Panckoucke; son nom est indissociable de l'encyclopédisme au XVIIIe siècle.

Bénéficiant de la protection de Malesherbes, directeur de la Librairie française, et d'un privilège royal, il diffuse dans toute l'Europe des rééditions et des Suppléments de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.

Journaliste, homme d'action et d'influence, ami de Voltaire et des encyclopédistes, il s'intéresse surtout aux profits que pourront lui rapporter ses éditions. Son objectif consiste à éviter la censure qui freine l'impression et la diffusion de l'Encyclopédie en France, et à obtenir des protections et des passe-droits.

Dans les années 1770, avec ses associés successifs: les libraires genevois Gabriel Cramer, De Tournes et Pellet; le libraire lyonnais Duplain avec les sociétés typographiques de Bouillon et Neuchâtel, il publie des Suppléments in-folio, une Table analytique et raisonnée et plusieurs refontes de l'Encyclopédie de Paris dans les formats in-quarto et in-octavo.

La plus grande partie de ces éditions, imprimées à Genève ou à Neuchâtel, portant selon les nécessités la mention de lieux d'édition fictifs, repassent clandestinement la frontière à destination des libraires français ou de ceux d'autres pays.

Profitant du vide juridique relatif aux droits d'auteur, Panckoucke n'hésite pas à faire, pour ses Suppléments, de nombreux «emprunts» à De Felice et à l'Encyclopédie d'Yverdon.

Le commerce de libraire a rapporté à C.-J. Panckoucke la fortune et la renommée, mais aussi bien des tracas.

Dans les mêmes années, F.-B. De Felice se trouve sur sa route avec son édition in-quarto de l'Encyclopédie d'Yverdon, laquelle dérange singulièrement ses plans. Le 7 novembre 1771, l'éditeur Pierre Rousseau écrit à C.-J. Panckoucke: «Vous ne sauriez croire combien il est entré de volumes, en France, de l'édition d'Yverdon. L'Alsace, les Trois Evêchés, la Champagne, la Franche-Comté, etc. en sont farcis...»

F.-B. De Felice attaqué par les encyclopédistes français

F.-B. De Felice n'aimait pas Voltaire, en qui il voyait un ami des philosophes de Paris, le persécuteur de Jean-Jacques Rousseau, et l'ennemi de la religion révélée.

En 1767 paraît à Yverdon, une brochure anonyme: Etrennes aux Désœuvrés, ou Lettre d'un Quaker à ses frères et à un Grand Docteur, dans laquelle De Felice interpelle Voltaire en termes violents, à propos du différend Hume-Rousseau et de la persécution de ce dernier par le Patriarche de Ferney. Aussi, le 10 février 1767, Voltaire dénonce-t-il De Felice aux autorités de Berne: «Je crois remplir mon devoir, et je satisfais en même temps mes sentiments respectueux pour vôtre gouvernement en avertissant vôtre Excellence des Libelles diffamatoires que quelques séditieux, partisans secrets de Jean-Jacques Rousseau font imprimer journellement à Yverdon au mépris de toutes vos loix. Ces Libelles sont plus dangereux dans ces temps de fermentation que dans tout autre. On m'avertit que c'est le Professeur Felici qui les faits imprimer.»

Silhouette de Voltaire - Institut et Musée Voltaire - Genève
Silhouette de Voltaire

Le 4 juin 1769, une année avant le lancement de l'Encyclopédie d'Yverdon, Voltaire écrit à D'Alembert: «... les éditeurs de Paris ont paru craindre un rival dans un apostat italien nommé Felice. C'est un polisson plus imposteur encore qu'apostat, qui demeure dans un cloaque du Pays de Vaud...». Le 1er janvier 1771, dans sa Correspondance littéraire, Grimm relève le «succès» du «moine défroqué Felice.». Le 19 août 1771, Voltaire écrit à D'Alembert: «... personne ne la lit, mais on l'achète.»

Comme on le voit, les louanges se mêlent aussi aux critiques et à la mauvaise foi.