Fortunato Bartolomeo de Felice
(1723-1789)
DE ROME A YVERDON,
L'EXTRAORDINAIRE PARCOURS D'UN HOMME DES LUMIÈRES

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Rome

Né à Rome, Fortunato Bartolomeo De Felice (1723-1789) passe les trente-quatre premières années de sa vie en Italie. Fils d'un chaudronnier-lanternier, il est l'aîné de six enfants. A douze ans, il commence ses études chez les Jésuites du Collège romain. A dix-sept ans, il se rend à Brescia où il suit les cours de Fortunato da Brescia, professeur de philosophie et de mathématiques.

Revenu à Rome en 1743, il rejoint l'ordre Franciscain des Frères mineurs observants, et il est ordonné «al Sacerdozio» en 1746.

Nommé professeur de philosophie dans la ville éternelle, il s'emploie également à traduire et à propager les théories de Leibniz et de Newton.

Ainsi, en relation avec des disciples de Newton en Italie, F.-B. De Felice participe activement au débat intellectuel qui a commencé en Angleterre, en France, et maintenant en Italie.

L'influence des réformateurs napolitains

Persuadé de son génie, Celestino Galiani l'appelle à Naples en 1753, pour occuper une chaire de physique expérimentale.

Ses trois années passées à Naples, et ses dispositions intellectuelles, favorisent ses contacts avec les réformateurs italiens, en particulier avec Antonio Genovesi dont les travaux, rédigés en italien et non en latin, représentent bien l'esprit réformateur qui souffle sur l'Italie, notamment par l'adoption et l'application de l'idéal encyclopédique, qui exercera une grande influence sur le futur journaliste et encyclopédiste d'Yverdon.

La volonté de faire circuler les idées

A Naples en 1755, F.-B. De Felice projette une série d'ouvrages intitulés Scelta de migliori Opusculi... (Choix des meilleurs ouvrages concernant les sciences et les arts qui intéressent la vie humaine). Son idée consiste à mettre à la disposition des étudiants, en italien, et à un prix abordable, des textes originaux complets d'auteurs modernes, philosophiques ou scientifiques, enrichis de notes explicatives et d'indications bibliographiques sur les débats contemporains. Cette série d'ouvrages montre aussi un De Felice traducteur; elle manifeste surtout, jointe au souci didactique, une volonté de faire circuler les idées.

C'est ainsi que, jeune professeur, F.-B. De Felice traduit les Lettres sur les progrès des sciences de Maupertuis, la Méthode de Descartes, le Discours préliminaire de D'Alembert, l'Essai des effets de l'air sur le corps humain, du célèbre médecin écossais, J. Arbuthnot.

Les milieux réformateurs napolitains connaissent déjà bien l'Encyclopédie, et cherchent à trouver dans ses articles une place pour la culture italienne. Les corrections apportées par F.-B. De Felice, dans sa future édition d'Yverdon, prouveront qu'ils ont été entendus.

Fugitif clandestin

Alors qu'il est encore étudiant, F.-B. De Felice s'éprend d'une jeune romaine.

Quelques années plus tard, il la retrouve à Naples, et l'aide à s'échapper d'un couvent où son mari, le comte Panzutti, l'avait séquestrée, à la suite de problèmes conjugaux. Ils traversent la France et la Suisse en quête d'asile; mais dénués de ressources, ils sont contraints de regagner l'Italie par Gênes, puis Rome où ils sont reconnus et immédiatement arrêtés.

La comtesse doit regagner son couvent, tandis que F.-B. De Felice est assigné à comparaître devant les autorités ecclésiastiques, pour y faire pénitence.

Accusé d'enlèvement et pour avoir voyagé dans la terre des hérétiques, il est pourtant reçu avec indulgence par le cardinal Grand-pénitencier.

Afin d'éviter de nouveaux ennuis, F.-B. De Felice se réfugie dans le monastère de l'Alvernia, en Toscane. Il s'en échappe peu après et parvient à Rimini, chez Giovani Bianchi qui l'accueille avec bonté. De là, il s'enfuit à nouveau, pour se rendre à Pesaro chez un ami; puis il gagne Venise par la mer, et arrive à Padoue où il est recueilli par le professeur Giovanni-Battista Morgagni et le marquis Poleni. Ils le cachent jusqu'à ce qu'ils reçoivent d'Albrecht von Haller la confirmation qu'un emploi sera trouvé au fugitif, et qu'on s'occupera de lui à Berne.

Dès lors, F.-B. De Felice quitte définitivement l'Italie.

Censuré dans sa propre patrie

Un noble italien, Raimondo Di Sangro prince de San Severo, figure de proue de l'élite culturelle napolitaine, reste en relation avec son ami F.-B. De Felice. Ils se rencontraient souvent dans la ville de Naples, pour discuter de «la religion que les prêtres enseignent, rejetant une à une les doctrines et les pratiques du catholicisme.» (Autobiographie de F.-B. De Felice, citée par Eugène Maccabez en 1903). Depuis Naples, San Severo correspond également avec des nobles étrangers, tels que le patricien bernois V.-B. von Tscharner.

Plus tard, il manifestera beaucoup d'enthousiasme pour les périodiques conçus par son ami et V.-B. von Tscharner, estimant qu'ils correspondent aux besoins des réformateurs napolitains.

Malheureusement, la forte réaction conservatrice consécutive à l'élection d'un nouveau pape en 1758, et le passé aventureux de F.-B. De Felice contribueront à créer en Italie une occultation de toute information relative à l'Encyclopédie d'Yverdon qui se verra interdite dans la propre patrie de son auteur.