L'ENCYCLOPÉDIE D'YVERDON:
UNE ENTREPRISE INTERNATIONALE




L'Encyclopédie d'Yverdon ou Encyclopédie suisse, 1770-1780, 48 volumes de textes et 10 volumes de planches

Une Encyclopédie européenne

En France, l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert s'inspire d'un puissant courant philosophique, cherchant à s'appuyer sur l'observation, l'expérimentation et une confiance inébranlable dans le progrès des sciences.

Animés d'une capacité critique évidente, les philosophes français rejettent les anciennes doctrines et croyances à l'aide de leur seule raison éclairée.

A Genève, Neuchâtel et dans le Pays de Vaud, qui sont des terres protestantes, on accueille avec intérêt la pensée des encyclopédistes, dans la mesure où elle est favorable à l'esprit de progrès et à une certaine tolérance religieuse. Toutefois, les articles touchant à la théologie restaient strictement catholiques dans l'Encyclopédie de Paris.

Conformément au but énoncé dans leur préface, les encyclopédistes d'Yverdon veulent créer une Encyclopédie internationale. Ils annoncent vouloir traiter les controverses, surtout religieuses, de façon impartiale — un principe de tolérance qui fait écho à l'idée de liberté essentielle du lecteur:

Internationaliser l'Encyclopédie, tel est l'objectif de F.-B. De Felice:

Une performance éditoriale

L'Encyclopédie d'Yverdon ou Dictionnaire universel raisonné des connoissances humaines comprend 58 volumes au total, au format in-quarto, soit:

La réalisation de l'Encyclopédie d'Yverdon révèle, de la part de ceux qui l'ont menée à bien, une ardeur à la tâche proprement inouïe.

La cadence avec laquelle les volumes sont sortis des presses d'Yverdon est impressionnante. En effet, les 48 volumes de textes paraissent entre fin 1770 et début 1776: ce qui représente un rythme soutenu de 9 à 10 volumes d'environ 800 pages chacun par année. Les 10 volumes de planches (illustrations) sortent de 1775 à 1780, à raison de 2 volumes par an.

La production de l'édition d'Yverdon occupe:

Trois techniques différentes sont utilisées simultanément pour imprimer l'Encyclopédie:

Des réseaux européens

Dès qu'on explore les conditions de réalisation de l'Encyclopédie d'Yverdon, cette édition, loin d'apparaître comme une expression locale et isolée de l'encyclopédisme, se révèle avoir des dimensions européennes.

Elle repose sur un ensemble de relations personnelles, commerciales, intellectuelles, qui, à partir d'Yverdon, lissent des réseaux dans toute l'Europe: — informateurs — correspondants — auteurs — libraires — diffuseurs — intermédiaires de toutes sortes.

La diffusion de l'Encyclopédie d'Yverdon

La refonte de l'Encyclopédie de Paris, l'entreprise éditoriale la plus ambitieuse de F.-B. De Felice, suppose une certaine carrure commerciale que l'auteur acquiert grâce à un contrat signé avec la puissante maison d'édition hollandaise Gosse & Pinet établie depuis longtemps à La Haye.

Cet éditeur, qui avait autrefois caressé le projet de commercialiser sa propre édition révisée de l'Encyclopédie, accepte de prendre le risque de se lancer sur le marché des encyclopédies avec l'édition d'Yverdon.

Gosse & Pinet achètent donc, d'avance, les trois quarts de l'Encyclopédie d'Yverdon dont ils sont sûrs de pouvoir assurer la vente par souscription, sur les marchés de l'Europe du Nord et de l'Est; le reste du tirage étant écoulé principalement par les canaux mis en place par la Société typographique de Berne.

Ce montage commercial définit ainsi la zone de diffusion de l'Encyclopédie d'Yverdon: la Suisse, la Hollande, l'Allemagne, le Danemark, la Scandinavie, soit tous les états protestants, plus la Russie.

En ce qui concerne le marché français, l'éditeur Charles-Joseph Panckoucke qui a obtenu les droits (privilège royal) de la réimpression et de la diffusion de l'Encyclopédie de Paris, barre de facto la route de la France à l'Encyclopédie d'Yverdon.

Par ailleurs, le marché italien est quasiment interdit à F.-B. De Felice, à la suite de son passé aventureux et de sa fuite vers des «terres hérétiques».

Editions et contrefaçons

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la propagation de la langue française auprès d'une élite intellectuelle, attirée par les idées nouvelles, et la convoitise commerciale du monde de l'édition, favorisent dans toute l'Europe une forte demande de contrefaçons de l'Encyclopédie française.

Alors qu'en France, certains livres bénéficient d'un privilège royal ou d'une permission tacite, certains autres sont interdits, c'est le cas de l'Encyclopédie de Paris en 1759. Paradoxalement, la condamnation d'un livre déjà paru équivaut à accroître l'intérêt du public et à favoriser sa réimpression sur des presses étrangères.

On comprend dès lors, pourquoi des entreprises suisses se sont intéressées à l'impression et à la commercialisation de tels ouvrages.

En Suisse, le commerce de la librairie s'intéresse:

L'ensemble de cette production est destinée à la Suisse, mais surtout aux pays étrangers où elle est acheminée par les canaux de la contrebande.

Dans une lettre à Albrecht von Haller, datée de 1770, F.-B. De Felice précise son point de vue, au sujet des contrefaçons:

De leur côté, les adversaires de F.-B. De Felice utilisent à leur profit la liberté du marché de la contrefaçon. Pour jeter le discrédit sur ses œuvres, ils font paraître sous son nom, plusieurs ouvrages à scandale!

L'éditeur d'Yverdon, obligé de se défendre, proteste publiquement:

Censure et plagiats

Le droit d'auteur n'étant pas protégé au XVIIIe siècle, le terme de «contrefaçon» ou de «plagiat» n'a pas du tout la même signification qu'aujourd'hui.

Ainsi F.-B. De Felice, comme beaucoup d'écrivains de son temps, fait des «emprunts» à d'autres auteurs de «bons livres», tels que Jean-Jacques Rousseau dont certains passages de l'Emile sont par exemple repris dans l'article «Evangile» de l'Encyclopédie d'Yverdon.

On peut s'étonner de tels «emprunts», alors que certains écrits de  J.-J. Rousseau sont interdits en Suisse, comme en France!

A y regarder de près, on constate que F.-B. De Felice bénéficie de la bienveillance des censeurs d'Yverdon:

L'éditeur d'Yverdon n'oublie pas de rendre hommage à ses prédécesseurs (Diderot et d'Alembert), tout en soulignant la dette de l'Encyclopédie de Paris envers la Cyclopœdia d'Ephraïm Chambers: