F.-B. DE FELICE: UN ÉDITEUR SUISSE

 

Intégration dans le cercle culturel bernois

Le fugitif De Felice arrive à Berne en été 1757, sans un sou en poche. Le milieu éclairé bernois l'accueil à bras ouverts, lui procure un logement et le recommande aux autorités de la ville.

Peu de temps après, il est autorisé par le Conseil académique à soutenir publiquement une dissertation latine De Newtoniana attractione, qui est jugée par le savant Daniel Bernoulli «le meilleur commentaire de la physique de Newton».

Ensuite, rompant avec son passé franciscain, F.-B. De Felice confirme son attirance pour les idées de la Réforme, en se convertissant au protestantisme.

En 1758, après avoir été examiné par la Chambre des prosélytes, il est déclaré digne d'être protestant, à la suite d'une abjuration publique.

Le 10 décembre 1759, F.-B. De Felice reçoit du Conseil de Neuchâtel, ses Lettres de naturalité.

Le 29 décembre 1759, il épouse à Berne Catherine-Suzanne Wavre. Il est fait bourgeois de Thièle (Neuchâtel), le 10 août 1760.

 Portrait de F.-B. De Felice attribué à Preud'homme,1772, Collection particulière
F.-B. De Felice

Le XVIIIe siècle — un âge d'or helvétique

L'établissement des Huguenots, chassés de France par la Révocation de l'Edit de Nantes, a contribué à relancer l'économie helvétique. Plusieurs entreprises industrielles se développent dans tout le pays, en particulier l'horlogerie et les textiles.

Au milieu du XVIIIe siècle, l'esprit des Lumières européennes, caractérisé par le culte de la raison, la foi dans le progrès, l'instruction et la religion naturelle, souffle sur la Suisse.

L'Aufklärung (les Lumières) touche tous les domaines de la connaissance: les arts et les lettres, la philosophie, la religion, les sciences, etc.

Ainsi les arts refleurissent, et des peintres comme Etienne Liotard ou Heinrich Füssli proposent des images d'une Suisse idéalisée.

Les lettres et les sciences prennent leur essor avec les mathématiciens et physiciens Bernoulli de Bâle, le savant et médecin Albrecht von Haller de Berne, le naturaliste philosophe Charles Bonnet, et le physicien naturaliste Horace-Benedict de Saussure de Genève.

Des savants, des philosophes, des historiens, des juristes, des poètes et des romanciers occupent une place importante dans l'histoire des littératures de langues française, allemande et italienne: Jean-Jacques Rousseau, Jean-Jacques Burlamaqui, Jacob Vernes, Mallet du Pan, Jean-Pierre Crousaz, Isaak Iselin, Johann-Jakob Bodmer, Salomon Gessner, le pasteur «physiognomoniste», Johann Kaspar Lavater, Karl-Victor von Bonstetten, Jacques Necker, Benjamin Constant, Germaine Necker et le physicien encyclopédiste Fortuné Barthélemy De Felice.

A Berne, autour d'Albrecht von Haller, Vincenz Bernhard von Tscharner et Fortuné Barthélemy De Felice, les jeunes patriciens Tschiffeli, Kirchberger, von Watteville, von Fellenberg et Julie De Bondeli, contribuent à laisser entrer les idées nouvelles, en particulier celles de Jean-Jacques Rousseau.

Diffuser et mettre en relation les savoirs

V.-B. von Tscharner et A. von Haller, à la recherche d'un directeur scientifique et littéraire pour leurs projets culturels, confient à F.-B. De Felice leurs plans, notamment l'établissement à Berne d'un Café littéraire, d'une société typographique (sorte de maison d'édition), et de deux périodiques.

La Société typographique de Berne qui ne possède pas d'imprimerie, confiera plus tard à De Felice sa filiale: la Société typographique d'Yverdon, dont il sera le directeur et l'animateur.

Le Café littéraire s'ouvre le 1er janvier 1760. C'est une sorte de club avec bibliothèque, mettant à la disposition de ses membres, journaux et revues de toute l'Europe.

F.-B. De Felice entend ainsi participer au progrès des connaissances, avec la volonté évidente de faire circuler les idées.

Il publie en italien, son premier périodique: l'Estratto delta letteratura europea (1756-1766), destiné à ouvrir l'Italie à la culture européenne. Il s'agit de comptes rendus des principaux travaux scientifiques et culturels de Grande-Bretagne, de France et d'Allemagne, enrichis de notes abondantes.

Son deuxième périodique, rédigé en latin: Excerptum totius italicae nec non Helveticae literaturae (1756-1762) est consacré à l'étude des littératures suisse et italienne, et vise à faire connaître les productions savantes au reste de l'Europe.

Ces deux revues jouissent d'une grande popularité en Italie du Nord, en particulier auprès des Cesare Beccaria, Pietro Verri, et du groupe II Cassè de Milan.

De son côté, le prince de San Severo, ami de De Felice, sert de lien entre la Société typographique de Berne et les milieux intellectuels napolitains intéressés, qui désirent s'abonner à ces périodiques.

Arrivée à Yverdon

«On s'amuse davantage à Yverdon en 15 jours, qu'à Berne en un an» déclare le patricien De Weiss, ancien bailli de Berne.

La seconde moitié du XVIIIe siècle est la période la plus féconde de la vie intellectuelle d'Yverdon. La vie économique n'est pas moins florissante que l'activité littéraire, et cette petite cité au bord du lac de Neuchâtel est renommée pour être une ville élégante et mondaine, et l'un des principaux centres d'édition d'Europe.

Au mois d'août 1762, sur les pas de Jean-Jacques Rousseau arrivé un mois plus tôt, F.-B. De Felice s'installe à Yverdon avec charge d'ouvrir dans cette ville la filiale de la Société typographique de Berne.

Il acquiert deux immeubles à la rue du Lac; dans l'un il installe un Institut d'éducation, dans l'autre une imprimerie.

Les vicissitudes de l'existence

Le 16 mars 1769, F.-B. De Felice perd sa première femme.

Six mois plus tard, sur le conseil de ses beaux-parents, il se remarie avec Louise-Marie Perrelet, fille d'un chirurgien renommé et futur collaborateur de l'Encyclopédie d'Yverdon. Elle entoure les enfants de son premier mariage, et se révèle un soutien efficace. Le 1er juillet 1769, la Bourgeoisie d'Yverdon est accordée à F.-B. De Felice et le 2 février 1770 il reçoit sa Lettre de naturalité de Berne.

Le 17 septembre 1774, sa deuxième femme meurt tragiquement dans un accident, à Bonvillars (près d'Yverdon), lieu de résidence de la famille De Felice.

L'encyclopédiste d'Yverdon mène tout de front: sa vie de père de famille (13 enfants), d'éditeur, d'imprimeur, de pédagogue et de savant.

C'est pendant cette période, qu'éprouvé et malade, il écrit son Autobiographie (aujourd'hui disparue), et son Testament spirituel à l'adresse de ses enfants.

Il pense alors qu'il est de son devoir de remplacer la mère de ses enfants, dont certains sont encore en bas âge et, en novembre 1774, il épouse Jeanne-Salomé Sinnet, «une savante et un bas-bleu» qui manque totalement de sens pratique dans la conduite du ménage.

Le 15 novembre 1788, miné par les combats qu'il mène, et ruiné dans son entreprise, il est contraint de vendre sa propriété de Bonvillars ainsi que la plupart de ses biens; sa bibliothèque, au cours d'une vente publique, n'ayant pas trouvé d'acquéreur!

De Felice meurt à Yverdon, le 10 février 1789.

Un homme de convictions

D'une extraordinaire capacité de travail, vif et doué d'une prodigieuse mémoire, il est aussi d'une ténacité à toute épreuve.

Exigeant avec lui-même, soucieux du bien de sa famille, F.-B. De Felice est animé d'une foi profonde et sincère. Il a la volonté de concilier la religion naturelle et la religion révélée.

Plein de sollicitude pour les déshérités, il n'hésite pas à s'engager pour la justice.

Il milite pour le vrai, et les Lumières d'une raison éclairée.

Dans les grands débats de son temps, il affirme ses convictions, par exemple dans son article Esclavage des nègres de l'Encyclopédie d'Yverdon:

— «Démontrons d'avance qu'il n'est point de raison d'Etat qui puisse autoriser l'esclavage. Ne craignons pas de citer au tribunal de la Lumière et de la Justice éternelle, les gouvernements qui tolèrent cette cruauté ou qui ne rougissent pas même d'en faire la base de leur puissance.»