LES COLLABORATEURS DE L'ENCYCLOPÉDIE D'YVERDON

Quatre pasteurs parmi les principaux collaborateurs de l'Encyclopédie d'Yverdon

La liste des signataires des articles de l'Encyclopédie d'Yverdon n'apparaît qu'à la fin de l'entreprise. Elle révèle deux grands groupes de collaborateurs, les Suisses (une douzaine: Vaudois, Neuchâtelois et Bernois) et les Français (une dizaine: de Paris et de Grenoble, surtout).

Parmi ces derniers on révèle la présence du célèbre astronome français, Joseph Jérôme Lefrançois de Lalande.

Peu de collaborateurs viennent d'Italie, d'Angleterre et de Russie, ou de manière épisodique.

L'équipe rapprochée de l'éditeur d'Yverdon se compose essentiellement de quatre pasteurs vaudois: Gabriel Mingard, Alexandre-César Chavannes, Jacques Deleuze et Elie Bertrand, qui sont loin de ne lui fournir que des articles de théologie, puisqu'ils collaborent à des branches aussi diverses que la botanique, la philosophie, l'histoire naturelle, la morale, etc.

A ces deux groupes déclarés, il convient d'ajouter une participation importante, mais restée dans l'ombre à l'époque, celle du pasteur Jean Henri Samuel Formey, le secrétaire perpétuel de l'Académie de Frédéric II de Prusse. Ce qui permet d'envisager Berlin comme troisième pôle de collaboration, à côté de la Suisse et de la France.

L'abondante correspondance entre F.-B. De Felice et J.-H. Formey révèle, en effet, le rôle clé joué par ce dernier pour un certain nombre d'apports caractéristiques de l'édition d'Yverdon, notamment les articles sur l'Esthétique.

Gabriel MINGARD — Pasteur, il rédige des articles de philosophie, d'anthropologie et de théologie. Il est l'un des collaborateurs les plus estimés des encyclopédistes d'Yverdon. Comme le souhaite F.-B. De Felice, il accepte de transgresser les frontières de l'orthodoxie protestante, en faisant appel à la raison pure. Accusé parfois d'irréligion, il utilise d'autres initiales (M.D.B.) pour signer ses articles les moins orthodoxes; dès lors ils sont trouvés conformes!

Mingard - Musée historique de Lausanne
Mingard

 

Alexandre-César CHAVANNES — Pasteur, professeur à l'Académie de Lausanne, pédagogue et l'un des précurseurs de l'anthropologie moderne, il rédige des articles de théologie et d'histoire sacrée. F.-B. De Felice considère son œuvre comme très orthodoxe.

Jacques DELEUZE — Pasteur, botaniste et ami de F.-B. De Felice, collaborateur d'A. von Haller et de Ch. Bonnet, il se voue entièrement à l'Encyclopédie d'Yverdon pour laquelle il rédige des articles de botanique et d'histoire naturelle.

Elie BERTRAND — Pasteur, naturaliste, il collabore aux articles de théologie, de philosophie, de morale et de sciences naturelles. Autrefois conseiller du roi de Pologne, il a été membre de plusieurs académies, dont celle de Lyon. D'abord ami, puis concurrent de F.-B. De Felice, à cause de ses relations ambiguës et cachées avec Voltaire et la Société typographique de Neuchâtel.

Dans le groupe des collaborateurs suisses de l'Encyclopédie d'Yverdon, il faut encore souligner le rôle essentiel joué par deux Bernois:

Albrecht von HALLER (dit «le grand Haller») — Physicien, médecin, botaniste et poète. Il est à l'origine de la venue de F.-B. De Felice en Suisse, il est l'un de ses protecteurs les plus illustres et les plus influents. L'Encyclopédie d'Yverdon lui est dédiée, attestant la dette de reconnaissance, et l'hommage que souhaite lui rendre son auteur. Albrecht von Haller collabore d'abord avec les encyclopédistes de Paris, puis, à la suite d'une brouille, accepte de collaborer avec l'éditeur d'Yverdon et justifie ainsi sa participation: «Felice m'avoit prié de travailler pour lui; je me suis prêté [sic] pour favoriser une manufacture très importante, et qui réussit...» Pour l'Encyclopédie d'Yverdon, il rédige entre autres, d'importants articles de médecine et de physiologie.

Vincenz Bernhard von TSCHARNER — Historien, traducteur, polyglotte, il est l'un des hommes les plus illustres et cultivés de Berne. Il est également à l'origine de la fuite de F.-B. De Felice en Suisse et a soutenu financièrement l'entreprise de son ami.

La Société typographique de Berne qui ne possédait pas d'imprimerie, charge V.-B. von Tscharner d'en fonder une à Yverdon, dirigée par F.-B. De Felice.

Pour l'Encyclopédie d'Yverdon, V.-B. von Tscharner rédige des articles sur la géographie et l'histoire de la Suisse, par exemple, l'article Berne. Il est en relations suivies avec l'Italie et correspond avec des «Illuministi» réputés.

Dans le groupe des auteurs suisses de l'entreprise d'Yverdon, il faut bien sûr mentionner:

Fortuné Barthélemy DE FELICE — Pour l'Encyclopédie d'Yverdon, il recherche et choisit ses collaborateurs, corrige leurs articles, contrôle les épreuves et les illustrations, surveille la publication.
F.-B. de Felice rédige lui-même des articles ou des commentaires d'éditeur surtout en matière de loi naturelle, optique, physique et morale. Il écrit des biographies de mathématiciens et de physiciens célèbres, etc.
Il a des idées très précises sur ce qu'il attend de ses collaborateurs, son style est alerte et polémique.

F.-B. De Felice consacre tout son temps à l'Encyclopédie d'Yverdon et, comme le révèle sa correspondance, il se tue au travail pour respecter ses délais d'éditeur.
En 1775, alors qu'il pense créer un supplément in-folio de l'Encyclopédie de Paris, il écrit: «Après le supplément in-folio, j'en ai encore en rue deux forts considérables, pour lesquels je finirai mes jours, car à près de 52 ans, et ayant beaucoup travaillé, je n'espère pas faire une longue course, malgré ma vie frugale et très réglée.» (Lettre de De Felice à Formey, 4 mai 1775).  Même ses ennemis ou détracteurs attribuent son succès à son énorme capacité de travail: «Je commence à croire qu'elle réussira (l'Encyclopédie). Il a un courage, une activité singulière. Il ne se chagrine de rien... c'est la confiance tranquille et laborieuse qu'il faut.» (Lettre d'Elie Bertrand à La Société typographique de Neuchâtel, 27 octobre 1770).

Dans le groupe des collaborateurs étrangers, on relèvera surtout:

Joseph-Jérôme Lefrançois de LALANDE — Professeur d'astronomie au Collège de France. Des liens de travail et d'amitié l'unissent à F.-B. De Felice pendant de longues années. La célébrité de J.-J. L. de Lalande est en grande partie à l'origine de la réputation de l'Encyclopédie d'Yverdon. A cette époque, il est considéré comme le plus grand astronome de France. Il connaît bien et apprécie les savants Italiens. Il rédige surtout des articles d'astronomie, et des biographies d'astronomes réputés, mais aussi des articles sur les voyages et la géographie de l'Italie.

J.-J. L. de Lalande - Académie des sciences - Paris
J.-J. L. de Lalande

J.-J. L. de Lalande a une très bonne opinion de F.-B. De Felice et de ses capacités à réussir. En 1770, il écrit à Pierre Rousseau, éditeur du Journal encyclopédique: «J'ai été fort content de l'éditeur Mr. Felice et ses coopérateurs, des secours qu'il s'est procurés et de la manière dont il exécute son entreprise. Je continue à faire les articles d'astronomie et quelques autres, et j'ai engagé quelques savans de Paris à nous seconder. Cette édition vaudra mieux que celle de Paris...»

Jean Henri Samuel FORMEY — Né à Berlin de parents huguenots, c'est un pasteur et un professeur, réputé pour ses nombreux travaux sur la morale et pour son appartenance à l'Académie de Berlin, dont il est le Secrétaire perpétuel. Il est l'un des plus importants pivots culturels du XVIIIe siècle et à l'époque, son influence s'étend sur tout le continent. Editeur de la Bibliothèque germanique et du Journal de Berlin, il collabore d'abord à l'Encyclopédie française, puis à celle d'Yverdon dont il deviendra (sans signer ses articles), l'un des plus illustres collaborateurs étrangers.

Formey - Forschungszentrum Europäische Aufklärung - Postdam
Formey 

Pour l'Encyclopédie d'Yverdon, Formey tient un triple rôle:

  1. auteur anonyme
  2. chargé des relations extérieures
  3. pourvoyeur d'auteurs.

Pour l'ouvrage suisse, Formey est chargé d'examiner dans diverses branches l'article tel qu'il a paru dans l'Encyclopédie de Paris, de se prononcer sur son exactitude et de corriger ou de copier un nouvel article à partir d'une source valable. Il procure aux encyclopédistes d'Yverdon des articles d'histoire littéraire, d'histoire sacrée, de philosophie et de morale. Il rédige également des articles de géographie, par exemple Berlin ou Brandebourg.

Selon Jacques Proust, actuellement l'un des meilleurs connaisseurs de l'encyclopédisme, Formey est «... un esprit douloureusement partagé entre l'attrait des Lumières et la fidélité à la tradition chrétienne.»

L'importance des «grands noms»

Dans sa correspondance avec J.-H. Formey, F.-B. De Felice lui fait part de la nécessité qu'il a de trouver des «grands noms», pour faciliter la vente de son Encyclopédie.

A la création de l'Encyclopédie d'Yverdon, F.-B. De Felice pense pouvoir faire participer à son projet les auteurs les plus illustres de l'Europe, en particulier ceux de la Suisse et de l'Italie. En effet, plusieurs correspondances montrent qu'en 1768, l'éditeur d'Yverdon espère la collaboration de savants tels que Pietro Verri ou Cesare Beccaria, mais ceux-ci ne s'engagent pas.

Malgré le désir des milieux intellectuels italiens d'avoir une Encyclopédie qui va à l'encontre de celle de Diderot, il est encore trop risqué pour eux de collaborer avec un «moine hérétique devenu protestant»! L'Italie n'est décidément pas un pays où l'on peut refaire l'Encyclopédie, alors que F.-B. De Felice donne pourtant à son ancienne patrie une place de choix dans son œuvre: «... c'est à l'Italie que nous devons les principaux progrès de ce siècle, et que suivant toutes les apparences, nous les lui devrons toujours.» (Encyclopédie d'Yverdon, tome XXV, pages 155-161.)

En ce qui concerne les collaborateurs suisses, Albrecht von Haller est le seul savant réputé que F.-B. De Felice réussit à attirer. En revanche, au début de l'entreprise, d'autres savants tels que le Dr Tissot, Bonnet, Gessner et Bernoulli, dont le nom avait été avancé dans la Gazette de Leyde, à la suite d'un malentendu, font publier un démenti pour signifier leur refus de participer à l'Encyclopédie d'Yverdon.